Ces Russes qui nous fascinent

« la roulette a été inventée spécialement pour les Russes »

Dans le chapitre 4 de son roman « Le joueur », publié en 1866,
Dostoïevski ébauche le décryptage de deux philosophies de vie antinomiques :
celle des Allemands (incarnant l’Occident capitaliste) et celle des Russes.

Y a-t-il des règles particulières pour travailler en Russie?
Les « professionnels» du coaching et de l’accompagnement de prospection en Russie feraient bien de s’inspirer de ces réflexions, plutôt que de s’égarer dans des « retours d’expérience » d’expatriés sur un prétendu rituel incontournable pour l’entrepreneur français qui ambitionne de réussir en Russie. Tout y passe, dans ces témoignages improvisés: l’initiation au jeu d’échecs, la tradition des bains russes, la vodka etc.

Il manque l’essentiel : l’homme d’affaires, l’investisseur, l’oligarque
russe veut profiter sans délai d’une vie qu’il sait éphémère.

Ce chapitre 4 fournit presque toutes les clés, à l’exception du facteur de corruption,
pour appréhender les motivations des hommes d’affaires russes.
Mais, en matière de corruption, la France n’est pas en reste.

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Dostoïevski – Le Joueur – Extrait du chapître 4
Roullettenbourg : Alexis Ivanovitch vient de tout perdre au jeu :

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« Après avoir écouté le récit de ma débâcle il [le Français] me fit observer d’un ton mordant et même méchant que j’aurais dû être plus raisonnable et il ajouta (je ne sais pourquoi), que bien qu’il y eût beaucoup de Russes parmi les joueurs, ils ne paraissaient même pas capables de jouer.

Et moi, répliquai-je,
je suis convaincu que la roulette a été inventée
spécialement pour les Russes.

En le voyant sourire dédaigneusement, je lui fis remarquer que j’avais indéniablement raison, car en parlant des Russes en tant que joueurs, j’étais beaucoup plus enclin à les critiquer qu’à les louer, et donc on devait croire le bien-fondé de mes paroles.

– et sur quoi repose votre opinion ? demanda le Français

– sur le fait que la faculté d’amasser des capitaux constitue historiquement le point essentiel, à peu de choses près, du catéchisme des vertus et des qualités de la civilisation occidentale, tandis que le Russe est non seulement incapable d’accumuler un capital mais encore il le gaspille pour rien – que s’en est indécent. Cependant nous autres Russes, nous avons aussi besoin d’argent, ajoutai-je, et par conséquent nous sommes ravis d’avoir recours à des moyens tels que la roulette qui permet de devenir riche tout à coup en deux heures, sans aucun effort. Cela nous séduit beaucoup. Et comme nous jouons comme ça, sans labeur, nous perdons.

– Vous n’avez pas tout à fait tort, remarqua le Français avec suffisance.
– Non, c’est injuste et vous devriez avoir honte de parler ainsi de votre pays, intervint le Général d’un air sévère et imposant.
– Permettez, rétorquai-je, on ne sait vraiment pas, tout compte fait, ce qui est le plus répugnant, de la conduite scandaleuse des Russes ou du procédé allemand d’enrichissement besogneux.
– Quelle idée insensée ! s’exclama le Général.
– Quelle idée russe ! s’exclama le Français.
Je riais et j’avais une folle envie de les aiguillonner.
– Personnellement, m’écriai-je, j’aimerais mieux passer toute ma vie comme un nomade sous une tente kirghize plutôt que de me prosterner devant l’idole allemande.
– Quelle idole ? s’écria le Général qui commença à se fâcher sérieusement.

La manière allemande d’amasser des biens.
Il n’y a pas longtemps que je suis ici et pourtant ce qu’il m’a déjà été donné d’observer et de vérifier, révolte ma nature tatare. Que diable de telles vertus je n’en veux pas. Hier j’ai déjà parcouru une dizaine de verstes dans les environs. Eh bien c’est absolument comme dans les petits livres allemands moraux et illustrés. Partout, chez eux on voit le Vater, ce bon papa effroyablement vertueux et d’une honnêteté inouïe. Il est tellement vertueux qu’on a peur de l’approcher. Je déteste les honnêtes gens qu’on craint d’aborder. Chacun de ces bons Vaters a une famille et le soir on lit à haute voix des ouvrages édifiants. Autour de la maison murmurent ormes et châtaigniers. Le soir tombe. Il y a une cigogne sur le toit. Tout est poétique et touchant à l’extrême…

Ne vous fâchez pas mon Général, laissez-moi vous raconter ces choses émouvantes. Je me rappelle moi-même, feu mon père qui nous lisait aussi, à ma mère et à moi, des livres de ce genre sous les tilleuls du jardin le soir venu. Je puis être bon juge en la matière. Eh bien toutes ces braves familles d’ici sont complètement soumises et asservies au Vater.

Ils travaillent tous comme des boeufs et épargnent comme des juifs.
Supposons que le Vater a déjà amassé tant de florins et il compte sur son fils aîné pour lui transmettre son métier ou son lopin de terre. A cette fin on ne dote pas la fille qui restera vieille fille. Toujours pour la même raison, on vend le cadet en servitude ou à l’armée et cet argent va alimenter la caisse patriarcale. Cela se fait je vous assure, je me suis renseigné et tout ça par honnêteté uniquement, une honnêteté forcenée, à tel point que le cadet est persuadé que c’est au nom seul de cette honnêteté qu’il a été vendu. Et çà, c’est déjà un idéal, quand la victime elle-même se réjouit qu’on s’en aille l’immoler. Et après… après, c’est que l’ainé ne s’en trouve pas mieux. Il y a dans sa vie une Amalchen, l’élue de son cœur, mais pas question de l’épouser parce qu’on n’a pas encore accumulé suffisamment de florins. On continue donc à attendre vertueusement avec conviction et on va au sacrifice avec le sourire. Les joues de l’Amalchen se creusent, elle se dessèche… enfin au bout d’une vingtaine d’années le magot a grossi ; les florins ont été amassés avec honnêteté et vertu. Le Vater bénit son aîné qui a 40 ans et l’Amalchen qui en a 35, dont la poitrine est plate et le nez rouge. A cette occasion, il fond en larmes prononce un sermon et trépasse. L’ainé devient lui-même un Vater vertueux et la même histoire recommence. Quelque 50 70 ans plus tard le petit-fils du premier Vater se trouve à la tête d’un capital considérable. Il le lègue à son fils, celui-ci en fait autant etc. et ainsi de suite au bout de cinq ou six générations cela donne le baron de Rothschild ou Hoppe & Co, et Dieu sait qui. Alors, n’est-ce pas un spectacle grandiose, un labeur héréditaire d’un siècle ou deux, de la patience, de la persévérance, de l’ingéniosité, de l’honnêteté et du caractère, de la ténacité, du calcul et une cigogne sur le toit. Que vous faut-il encore ? C’est une apothéose et de ce sommet ils se mettent eux-mêmes à juger l’univers et les coupables, c’est-à-dire ceux qui ne leur ressemblent pas tout à fait, ils les exécutent sur-le-champ.

Alors voilà, j’aime quand même mieux m’adonner à la débauche à la russe ou m’enrichir à la roulette. Je ne veux pas, moi, être Hoppe & Co au bout de cinq générations. J’ai besoin d’argent pour moi-même et je ne me sens nullement indispensable ou subordonné au capital. Je sais bien que j’exagère, mais tant pis. Ce sont mes convictions.

– J’ignore s’il y a du vrai dans vos paroles, dit le Général songeur, mais je sais, pour sur, que dès qu’on vous lâche la bride, vous commencez à exagérer d’une façon insupportable… »

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